mercredi 11 mars 2009
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lundi 9 février 2009
De temps à autre 2
Mais tu n’es pas un pilier, pas encore du moins, les briques sont neuves et le plâtre pas encore sec. Tu n’es pas un chat non plus et quand tu te jettes du quatrième étage, tu n’atterris pas délicatement.
Tu avais placé toutes tes attentes en un seul point, un point sans importance, pioché au hasard, n’importe quelle belle gueule aurait fait l’affaire mais ce fut ce point-là et tu posas tout ce qu’il te restait d’espoir dessus. Puis le point s’en va comme le soleil se couche, et le point s’en va et tu te sens si loin de tout, si vide. Tu as toujours eu peur du vide et voilà que tu le retrouves partout dans ta vie, tu ne veux plus parler, tu ne veux plus te lever, tu mets quarante-huit heures avant de te laver, tu essaies de t’habiller, tu mets des bottes pour être plus grande, tu mets un short pour emmerder le monde, tu n’attends plus rien, tu n’attends plus rien, tu pourrais dormir, pleurer, rire ou chanter, tu t’en fous.
Tu t’en fous. On t’invente des magouilles pour ta liberté, ça ne te fait ni chaud ni froid, tu n’as ni chaud ni froid, tu as tes règles, tu as les ongles mal coupés, tu as des cernes et perdu ta lentille dans l’ascenseur. Tu ne mets plus du mascara parce que tu perds tes cils, tu fais des fiches que tu ne finis pas pour écouter telle ou telle chanson que tu as mise en boucle toute la journée, tu manges n’importe comment, tu bois trop, tu mets ta cendre dans des tasses à tisane que tu laisses traîner et tes tee-shirts sales partout. Tu écoutes vaguement les gens te parler au téléphone, tu réponds à peine, tu réponds à côté, tu regardes une amie pleurer dans tes bras, tu la rassures, ton linge pue la clope et tu as mal au ventre parce que tu as mangé trop de soupe. Tu passes ton code aussi, tu comptes tes fautes, tu en es à treize, le score ne s’améliore pas de semaines en semaines.
Il ne répond toujours pas, tu sais qu’il ne répondra jamais, qu’au final c’est peut-être mieux comme ça, tu regardes son profil, il a écrit « J’me barre », il n’écrit jamais rien d’habitude, tu te dis que c’est une bonne blague, que dans l’histoire celle qui devrait se barrer se serait plutôt toi. Tu as envie de savoir où et pourquoi, tu as envie de lui demander, tu ne le demanderas jamais, de toute façon c’était certain qu’il se barrait de ta vie.
Tu écoutes encore say it ain’t so Joe, please say it ain’t so, tu ne t’en lasses pas, tu as oublié trois polycopiés sur la table de la bibliothèque, tu as oublié tes clefs récemment, perdu trois fois ta carte imagin’r, et ton sourire. La nuit tu angoisses, tu vas chercher du bromazépam pour dormir plus vite, le matin tu n’arrives pas te réveiller, tu prends deux cafés, un à cinquante centimes au distributeur et un à un euro au Liberté. Tu as mangé un sandwich poulette crudité avec ce pain ciabatta que aimais tant, tu n’avais pas faim, tu l’as terminé quand même.
Tu fais des blagues téléphoniques, tu t’assois par terre pour rire, pour les autres, tu es la fille légère. Tu t’assois par terre aux toilettes pour fumer, il y a de la cendre sur le sol, tu te demandes comment ça se fait que l’alarme incendie ne se déclenche pas, au final elle ne marche pas, il faudrait le signaler mais tu t’en fous aussi, de toutes façon c’est toujours plus pratique pour s’en griller une dans une pièce chauffée.
Tu vas avoir dix-neuf ans demain, tu te dis que c’est incroyablement jeune, que c’est fou ce que c’est jeune, et il ne répond toujours pas. Je me barre. Tu as envie de pleurer, tu sais que tu t’en fous de lui au final, que tu ne le connaissais même pas, et puis qu’il t’avait amené aux chiottes quelques mois avant et que c’était incorrect. Il s’était allongé sur toi, il t’avait caressé avec violence et toi tu étais ailleurs et quand il s’était cassé tu étais partie retrouver l’autre.
Il y a de la cendre partout dans la chambre et des cheveux sur la moquette, une branche de lunette cassée, du coton, du doliprane et deux pinces à épiler sur ta table de nuit, des néons renversés sur le placard, des feuilles sur le sol, des culottes sur le bureau et ton portable sur ton lit. Il ne répondra pas. Il ne répondra pas. Il ne répondra pas. Ça n’a plus aucune importance maintenant, tu as supprimé son numéro.
Tu as troué ton pantalon, ça te fait un trou obscène au niveau du haut de la cuisse quand tu te baisses, tu dînes encore sans faim, tu as mal au ventre, tu roules encore une cigarette, tu as la voix cassée depuis octobre tu t’y es habituée, on te demande pourquoi tu ne dis rien, tu n’as rien à dire, tu n’as envie de rien et tu repenses encore une fois à cette fille qui ne t’avait quasiment jamais parlé qui t’avait dit à tort que tu lui plaisais et qu’il t’écrirait.
mercredi 14 janvier 2009
De temps à autre
Quand il fait trop froid, tu fumes à l’intérieur, tu regardes l’autorité et les étudiants te regarder étonnés, parfois amusés, tu t’en fous, tu es dans ton monde, tu ne t’en fous pas, tu te dis que tu ne devrais pas, que c’est fou ce que ça peut représenter une cigarette. Tu n’as pas réussi à arrêter d’ailleurs, tu n’as pas voulu vraiment, parfois tu sais que tu vas droit dans le mur et tu fermes juste les yeux pour y avancer plus vite. Tu relis tes messages, tu te dis que tu es très aimée quand même, que tu passes pour une pute aussi, que ce n’est pas gentil. Tu te demandes pourquoi tu es aussi accrochée à ce type que tu ne connais pas, ce qu’il pense, tu crois que c’est un sale con mais ça n’empêche rien et ça empêche le reste. Tu ne sais pas si tu ne feras jamais confiance à un amant, si c’est quelque chose de possible. Tu as arrêté de compter les gens qui rentraient comme ça dans ta bouche et qui en sortaient aussi vite.
Et puis de temps en temps tu penses au père, tu te dis que ce serait plus simple s’il était mort, tu te demandes quand et comment tu réagiras. Tu en as trop parlé, il n’y a plus rien à dire, tu n’en peux plus de tourner en rond. Parce que tu tournes en rond, tu oublies tout ce que tu apprends par cœur, tu t’accroches et te détaches, tu te sens blessée par les mêmes détails insignifiants, une variation de voix, un enthousiasme moins certain et effondrement. Tu écoutes les mêmes chansons, tu les mets en boucle, tu te dis que tu ne t’en lasseras jamais puis tu te lasses et tu ne peux plus entendre jusqu’aux premières notes.
Tu pleures aussi, tout d’un coup, les larmes montent, en public tu te retiens parce que le mascara coulerait sinon mais dans ta chambre, tu n’as plus aucune retenue, tu finis toujours par regarder les traînées noires sous tes yeux et tu te dis à chaque fois que ça te va incroyablement mal le maquillage sous les yeux.
dimanche 7 décembre 2008
Les Êtres Organiques (Début-Suite-...)
1.
Tout est organique. Tout est organiquement implacable, réglé au nanomètre près. A une décharge de soixante dix millivolt, quelques cations aux poids négligeable, l’axone se recharge et l’homme pense et l’homme parle et l’homme se trouve incroyablement affublé d’une âme terrible et d’une altérité spécifique à son espèce.
A quelques cations près, Michel était malheureux.
Il aurait suffit d’une décharge de plus ou de moins pour que tout fut différent, un taux d’hormones plus élevé pour qu’il ne pense plus de la sorte, mais tout ne fut pas différent et sa régulation physiologique en avait décidé ainsi.
Une poussée d’adrénaline et le cœur se tendait. Michel se réveillait la nuit en sueur, désespéré. Fallait-il qu’il remarque qu’il suait et qu’il était tard dans la nuit pour réaliser qu’il était désespéré? Etait-il désespéré parce que son cœur battait à tel ou tel rythme? Parce que sur sa poitrine pesait une douleur terrible? Michel s’en foutait, il ne se posait pas la question. Le fait était qu’il se réveillait en pleine nuit, désespéré, les péripéties de ses neuromédiateurs ne l’intéressaient pas, c’était anodin. Pour Michel seules les conséquences comptaient.
Une décharge, une seule et l’homme se réveillait. Puis une autre encore et il se rendormait du beau sommeil chimique que seuls les insomniaques connaissent. Parce que Michel était hypocrite, s’il se moquait de sa base organique, il n’hésitait pas à la modifier à coups de psychotropes.
Nuits blanches compensées à coup de Valium, le sang se regorge de benzodiazépines, Michel se sent soulagé, progressivement ses muscles se détendent et le voilà endormi. Soirées ennuyeuses rattrapées grâce à un nombre de verres incalculables. Les molécules alcooliques passent par le foie, l’estomac, le sang, se bloquent sur les synapses et c’est ainsi que Michel rencontra Sarah.
Sarah n’était pas belle, elle n’était pas spécialement intelligente, elle n’avait pas ce quelque chose que l’on trouve parfois dans le regard des femmes, mais sa médiocrité lui donnait un certain charme qui fit que Michel la trouva abordable. Il la repéra assise sur un siège dans un bar, son verre à la main, verre tenu négligemment sans classe, sans vulgarité, sans rien, verre tenu par le simple geste de tenir un verre, main posée en pinces, le pouce et l’index diamétralement opposés, il la repéra et se dit qu’une femme aussi quelconque était forcément faite pour lui. Michel s’approche. Il s’assoit sur le siège à côté et lui demande ce qu’elle fait ainsi, seule.
- Je bois un verre.
Michel la trouve rapidement fade et si ça ne faisait déjà quelque temps qu’il n’avait pas baisé, il aurait vite lâché l’affaire. Mais Michel ne partit pas, et Michel relança la conversation en lui proposant un second verre.
Sarah accepte, celui qu’elle tient toujours à la main est encore plein mais elle ne sait pas pourquoi ce soir elle a envie d’accepter, elle n’avait jamais encore fait ça jusqu’à présent et c’est une étape qui l’égaie instantanément
Michel se dit que ce doit être une conne et se sent immédiatement excité. Il demande deux verres.
Au bout d’une heure de discussion anodine, Michel pense que c’est le moment.
- Tu viens chez moi ce soir?
Sarah s’offusque au début, elle se dit qu’on ne traite pas les gens de cette manière, mais elle n’a jamais accepté ce genre de propositions non plus et l’idée de rentrer dans son grand appartement vide la désespère. Alors elle dit oui et dans ce oui, tout est aussi désespéré que Michel qui se réveille la nuit.
Michel lui prend la main, pose un billet de vingt sur le comptoir et l’entraîne jusqu’à sa voiture. Au moment de mettre la clé dans la serrure cascade de réactions nerveuses. Accélération du rythme cardiaque, élévation de la tension artérielle, accélération de la respiration, les hormones sont libérés, ACTH, cortisol, adrénaline, ocytocine, vasopressine et nos deux protagonistes paniquent, l’un à côté de l’autre, main dans la main. Sarah se demande si elle a bien fait de venir et Michel s’il va assurer.
La porte s’ouvre.
Michel pose ses mains sur le dos de Sarah, les glisse jusqu’au ventre et les remonte jusqu’aux seins. Il commence à la caresser puis retire son tee-shirt. La femme se laisse faire, passive, elle attend, elle ne sait pas ce qu’elle attend, elle constate les conséquences de son oui et se retrouve rapidement nue dans un lit étranger.
Nouveau mécanisme physiologique: les vaisseaux sanguins de la verge se dilatent, le sang artériel reflux dans l’artère du pénis, les muscles à sa base se contractent et l’empêche de s’évacuer. Vasodilation et compression musculaire, Michel bande et il y eut pénétration.
Cette nuit-là, Michel ne se réveilla pas. Le lendemain matin, il ouvrit les yeux et s’étonna de trouver encore Sarah. Il lit sur son visage qu’elle n’a pas dormi de la nuit.
- Je croyais que tu serais partie quand je me réveillerais, lui dit Michel.
- Tu es allongé sur mon pantalon, je n’ai pas osé partir sans.
Michel la regarde et lui trouve un air triste. Il l’embrasse. Il ne sait pas pourquoi il l’embrasse, à la base il ne comptait pas la revoir mais peut-être que dans ses yeux, il avait reconnu sa propre tristesse.
Sarah se laisse embrasser, encore. Elle a envie de pleurer, elle n’a pas envie de partir. Elle se dit qu’en rentrant elle prendra de l’Euphytose pour se calmer. Il lui caresse les cheveux, elle s’endort.
Quand elle se réveille, Michel est à son chevet. Elle apprend qu’elle a dormi trois heures d’affilées, que lui l’a veillé tout ce temps-là et que pendant ce temps-là, il a décidé qu’elle ne partirait pas et qu’il voulait la revoir.
Sarah a mal à la tête, elle ne comprend pas trop ce qui lui arrive, elle dit à Michel que peut-être, quelle heure est-il, mon dieu treize heures déjà, ce n’est pas possible, elle avait un déjeuner de famille, elle est en retard. Michel sourit, ses lèvres tirent et s’entrouvrent, il montre ses dents. Il lui demande de rester. Elle refuse au début, il insiste, elle accepte. Michel se déshabille à nouveau et la rejoint.
2.
Virginie regarde les métros passer. Elle pense à Michel à qui elle n’a pas donné de nouvelles depuis près de cinq ans et se sent soudain infiniment seule. Que se passe-t-il dans sa tête à cet instant précis? Quelle endorphine lui provoque cette nostalgie? Quelles hormones précises? En quelques secondes la pensée s’est installée, tout allait bien jusqu’ici et tout d’un coup installation d’idées noires. Elle se demande ce qu’il se serait passé si elle n’avait pas été mutée à Los Angeles, si elle lui avait dit qu’elle était enceinte. Elle se demande aussi ce qui se serait passé si elle n’avait pas fait de fausse couche. « L’enfant est mort. » Ils lui ont dit ça comme ça, ils lui ont tout balancé en trois mots à l’échographie, l’air de rien. « Le cœur ne bat plus, l’enfant est mort. » Un choc, un vrai choc, une secousse à douze mille kilomètres. Elle avait fait cercueil pendant près d’une semaine sans le savoir, sans que personne ne le sache. Son teint n’avait pas été plus livide, sa peau pas moins hydratée et l’enfant était mort, naturellement. Il avait du être génétiquement programmé pour ne pas survivre. Elle s’était dit ça pour se rassurer et puis c’était pour le mieux. Un enfant n’aurait pas tenu le coup entre un couple médiocre brisé par la distance. Son cœur avait arrêté de battre d’un coup, sans douleur, l’oreillette ne s’était pas contracté, la valvule auriculo-ventriculaire ne s’était pas abaissé, le sang n’avait pas été poussé dans le ventricule qui ne s’était pas contracté et l’enfant était mort. Purement et simplement mort. Et Virginie avait réalisé que voilà c’était fini, qu’elle était à Los Angeles et que tout était fait.
Les métros passent les uns après les autres, Virginie ne monte dans aucun, elle les regarde défiler devant ses yeux. Voilà trois mois qu’elle était rentrée en France. La seule chose à laquelle elle s’était adaptée était le décalage horaire. L’organisme avait suivi le rythme de la lumière. Nuit jour nuit jour nuit jour. Virginie avait eu un peu de mal au début, il y avait eu la fatigue mais en quelques jours c’était fait. Pour le reste, rien n’y faisait, tous les jours Virginie se trouvait au même endroit sur les quais à voir passer sa vie. L’image des métros se projetait sur la cornée puis l’humeur aqueuse, s’infiltrait dans l’iris, le cristallin et l’humeur vitrée avant d’atteindre la rétine et les neurones. Transmission jusqu’au système nerveux central et Virginie voyait. Puis par quelques connexions synaptiques, au fil du temps, chaque image de métro la replongeait dans ce même état de latence. Chaque métro devenait souvenir. Que lui évoquait-elle? La distance, probablement, la distance avec elle-même et les autres, une solitude intrinsèque qui était apparue il y a cinq ans de cela. Et pour Virginie, rien n’était plus terrible que ces métros, qui passaient, qui s’arrêtaient et qui n’attendaient pas pour reprendre leur itinéraire. Parfois elle se disait qu’elle aurait aimé faire métro, elle aussi, direction fixe et passagers mobiles qui rentrent sortent rentrent encore et disparaissent sans que tout n’aie la moindre importance.
Mais ce n’est pas ainsi et Virginie ne fait pas métro. Elle reste droite sur le quai, appuyée sur ses fémurs, tibias et péronés puis sans aucune raison, tout d’un coup elle se met à avancer et monte dans un wagon quelconque.
Qu’est-ce qui la pousse à avancer soudainement ? Personne ne le sait, un instinct de survie sans doute. Cependant aucune molécule n’a été trouvée à ce jour, aucun atome à l’origine de cet instinct, aucune chimie ne justifie l’indécision. Cela veut-il dire que Virginie était organiquement faite pour être indécise et monter au hasard dans un métro sans aucune logique – elle pouvait passer des heures sur les quais ou parfois quelques minutes sans que rien ne motive ces variations temporelles ? Existait-il en elle un amas informe de nerfs, synapses, connexions qui s’électrisait soudainement à heure aléatoire ?
Une fois dans le wagon, elle pose sa main parmi toutes les mains sur le poteau. Elle pense toujours à Michel. Elle veut le voir, elle veut qu’il sorte du souvenir et redevienne concret, qu’il redevienne réel. Parfois elle se demande s’il a vraiment existé et quelle part de leur relation elle a reconstruit. Virginie sait qu’on reconstruit toujours tout. Un jour elle est convaincue de s’être effondrée le jour de sa fausse-couche, un autre d’avoir juste haussé les épaules. Virginie sait que la mémoire joue des tours, crée lacunes puis rebouche les brèches au gré des humeurs. Et puis elle a une mauvaise mémoire et ça fait si longtemps qu’il n’est pas apparu, si longtemps qu’elle n’avait pas pensé à lui, mais aujourd’hui Michel prend une place d’une importance qui ne lui ressemble pas et c’est une nécessité, je dis bien, nécessité, qu’elle le revoit.
Un problème se pose alors. Où est-il ? Que fait-il ? Quel est son numéro ? Comment l’approcher ? Virginie ne possède aucune réponse à ces questions, tout a été perdu au fur et à mesure des années, elle suppose qu’il a du déménager après son départ, elle ne sait plus trop, elle n’arrive plus à se souvenir ce qu’il lui avait dit avant qu’ils se perdent complètement de vue. Virginie aimerait croire au hasard, s’imaginer qu’en traînant dans les rues, elle le retrouverait d’un coup, naturellement. C’est peut-être pour ça qu’elle passe autant de temps sur les quais ? Elle s’était posé la question un jour, adossée au mur de la station de leur ancien appartement, quand elle avait horriblement espéré le trouver là. Quand je dis horriblement, cela signifie qu’à ce moment elle s’était retrouvée dans un état physiologique intenable. Accumulations de symptômes, sueurs, muscles qui se tendent et se relâchent, insomnie en plein jour. Les pulsations cardiaques se faisaient de plus en plus pressées et quand Virginie s’était découragée, tout en elle s’était relâché comme si elle perdait l’intégralité de ses forces.
Donc Virginie dans le métro, en ce jour précis, décide que tant pis, quoiqu’il arrive, elle le retrouvera, elle le chercherait et elle se débrouillera pour le trouver, coûte que coûte, ne serait-ce que pour voir ce qu’il était devenu et de constater la place qui lui restait maintenant, après cinq ans d’absence.
3.
Sarah se réveille une deuxième fois, l’appartement est vide, Michel a du prendre peur et partir. Elle récupère ses affaires, elle vérifie dans son sac qu’il ne lui manque rien et s’apprête à partir. Elle ferme la porte, elle retourne la tête, elle aurait aimé qu’il arrive à ce moment là, qu’il la retrouve dans la cage d’escaliers et qu’il lui dise qu’il faut qu’elle reste, qu’ils ne perdent rien, qu’on ne perd jamais rien à faire semblant, mais personne ne sort de l’appartement, personne ne la suit dans la cage d’escalier, personne ne descend les marches qu’elle dévale, personne ne lui pose la main sur l’épaule. Sarah se dit « il est parti, il est parti, il est parti, il avait l’air de vouloir rester mais il est parti. » Après elle essaie de se convaincre que c’est un cliché, que voilà ça lui apprendra, qu’il ne fallait jamais rien attendre de ce genre de relations. One night shoot. C’est le nouveau terme moderne, voilà, elle l’avait eu son one night shoot, c’ était tout.
Et plus elle marche, plus elle se trouve ridicule, elle ne le connaît pas, et elle veut le revoir. Elle se dit qu’il faut tout rattraper, répéter la même scène mais avec la tristesse en moins. Tout avait déjà été cassé. Elle rentrera ce soir seule chez elle, elle se fera un plateau tv, mangera son yaourt et son fruit, elle pensera encore un peu à lui, elle s’enroulera dans ses couvertures, elle écoutera le grand silence de sa chambre et elle finira par dormir encore.
Puis un homme s’approche d’elle dans la rue et elle se dit que ce n’est pas possible que ce soit lui. Or c’était Michel et Michel dit « J’étais allé chercher mon journal, tu dormais, je ne pensais pas que tu te réveillerais si tôt. » Ce que Michel ne dit pas, c’est qu’il regrettait son élan d’enthousiasme, et était allé chercher son journal en espérant qu’elle se réveillerait et partirait au plus vite. Une fois étaient en face, il ne sait que dire. Il fouille alors dans sa poche, lui donne sa carte, lui dit qu’il attend son appel, pense qu’elle ne l’appellera jamais, ils s’embrassent une fois encore, gênés et chacun reprend son chemin.
Michel remonte les escaliers, se sent un peu con, il se dit qu’il a mal géré l’affaire, que la prochaine fois il hésitera moins, que c’était dommage, elle avait l’air tout de même gentille et avait une jolie poitrine. Après il se dit que trop de questions tue la question et qu’en quelques joints l’affaire sera réglée. Il sort ce qu’il lui reste de THC de sa poche, les feuilles, le tabac, il roule et au moment de l’allumer, son téléphone sonne.
« Allo
- Allo. C’est Virginie.
- Virginie ?
- Je suis en bas.
- Pardon ?
- Je peux monter ? »
Michel bafouille un oui médiocre et appui sur l’interphone. Quelques secondes plus tard, un miracle passe par sa porte, Virginie apparaît et Michel reste bouche bé devant elle.
Voilà le moment de la parenthèse. Que s’est-il passé pour décider Virginie à apparaître à ce moment précis ? Comment a-t-elle obtenue le numéro et l’adresse de Michel. Elle avait juste regardé dans le bottin, elle avait pris toutes ses coordonnées et après quelques hésitations, s’était rendue immédiatement chez lui. Ensuite le hasard fait bien les choses, et chaque moment dans la vie de Michel aurait été le bon moment pour apparaître, le moment où il s’y serait attendu le moins. Et la voilà sur le seuil de la porte, face à lui, face à leur mémoire qui en une fraction de seconde pose des souvenirs sur leur visage.
Seulement les souvenirs ne suffisent pas pour ôter la surprise et Michel n’arrive pas à parler. « Je pose où mes affaires ? » demande Virginie.
Michel lui montre du doigt le salon. Virginie passe au-travers les pièces, jette un coup d’œil au lit défait, garde la tête haute et pose son manteau sur le premier canapé à portée de main.
Michel se ressaisit, il dit que c’est fou, que ça fait un temps fou, que ça fait longtemps, qu’est-ce que tu deviens ? Tu veux un café ? Tu as de la chance, c’est mon jour de congé. Virginie répond qu’elle voit qu’il en a profité, en montrant de la tête la chambre à coucher. « Je vois que tu en as profité. » En une phrase, elle essaie de reconstruire une proximité, une sorte de complicité qui dit « Regarde, on se connaît si bien, tu peux tout me raconter » Seulement sa voix est frêle, cassée et un silence naît. Elle reprend « Oui, je veux bien un café. » Après elle raconte qu’elle est rentrée il y a peu, qu’elle va se réinstaller ici, définitivement et que qu’est-ce que ça lui avait manqué, Paris. Toi, tu continues ton mémoire ?
A ce moment précis, contre toute attente, Michel pense à Sarah. Il réalise que derrière ce visage qui se tient en face de lui, il n’y a plus rien. Que ça fait cinq ans qu’il n’y a plus rien dans sa vie et qu’il passe de rien à rien. Il avait souvent pensé à Virginie, il avait souvent pensé qu’en la revoyant, il y aurait toujours un quelque chose d’intact, de préservé, mais en la voyant debout là dans sa cuisine, rien n’était intact, rien n’était préservé, c’était une étrangère qui se tenait en face de lui.
Il répond qu’il a arrêté le mémoire, qu’il s’en tient ses quelques rapports par semaines, qu’il s’ennuie un peu dans sa carrière.
- Tu comptes changer de boîte ?
- Non, je n’y avais jamais pensé. »
4.
Ils prennent un café, comme au bon vieux temps, où ils se levaient ensemble et faisaient l’amour un peu partout dans la pièce. Quand ils se réveillaient, qu’il la trouvait belle, qu’elle le trouvait beau et que la journée devant eux serait belle aussi. Le bon vieux temps jusqu’à ce qu’elle soit mutée et qu’elle parte. Il l’avait supplié de rester, il se serait presque mis à genou mais elle avait dit que c’était une opportunité pour sa carrière qu’elle ne pouvait pas refuser, que toute sa vie on lui avait dit d’être indépendante et de ne jamais faire passer l’amour avant le travail. Et elle était partie, ça avait duré quelques mois encore, puis ça s’était effrité naturellement avec le temps.
Ils prennent un café, ils parlent du bon temps, ils parlent de la pluie et du beau temps, elle lui décrit Los Angeles puis elle lui avoue qu’elle était tombée enceinte, que l’enfant était mort. Michel ne sait pas quoi répondre, il demande si ça avait été une fille ou un garçon, elle répond qu’elle n’avait pas voulu savoir, qu’elle n’avait pas demandé et que ça n’avait plus d’importance une fois qu’il était mort. Il ne lui demande pas si elle serait revenue, s’il n’était pas mort, il ne veut pas savoir ça aussi, c’est comme le sexe de l’enfant, c’était pour combler le vide qu’il avait demandé, pour retrouver le vieux temps, un enfant, merde, s’il avait su, il lui aurait probablement interdit de partir, ça n’aurait rien changé.
Il soupire, il répond que tout devait être pour le mieux. Après il rajoute qu’elle n’a pas beaucoup changé, que peut-être qu’elle avait acquis un quelque chose un peu plus américain. Qu’elle devait être bilingue maintenant. Elle dit que oui, qu’elle avait galéré au début, que c’était un autre monde là-bas, qu’elle n’avait jamais réussi à trouver sa place, que la baguette et le camembert lui avait énormément manqué.
Et ils finissent le café et elle lui donne son numéro, elle lui propose de prendre un verre en fin de semaine, quand ils auront plus de temps, il accepte sans réfléchir. Et une fois qu’elle récupère son manteau, ferme la porte, Michel met sa main dans sa poche, ferme les doigts sur le joint qu’il s’était préparé quelques minutes plus tôt et se met à pleurer.